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Bikut’si/Makossa : Duel ou Duo ?


Articles -  Culture - par   Sylvie Clerfeuille  - 26 novembre 2007

Longtemps, le makossa a dominé la scène musicale camerounaise, laissant au second plan le bikut’si ou bikutsi. Entre les « makossamen » de Douala et les adeptes du bikut si de Yaoundé, peut-on parler aujourd’hui de trêve culturelle et régionale ?

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Depuis les années 1990, le bikut si est revenu en force sur la scène camerounaise, réhabilité par Les Têtes Brûlées suivis d’Anne-Marie Nzié . Avec elle, des musiciens « chercheurs » comme Sally Nyolo , Roger Kom , Jay-Lou Ava , Brice Wassy l’ont exploré et sorti de la sphère régionaliste et polémique. Ce dernier l’a même transcrit en partitions, facilitant ainsi sa divulgation à une large échelle.

La suprématie du makossa

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Pourtant le duel ne date pas d’hier. Entre côtiers de Douala et forestiers de Yaoundé, entre Doualas et Betis, la rivalité musicale a longtemps été palpable. C’est d’abord le makossa qui tient le haut du pavé national puis international : après une première fusion ambas-bay/rumba opérée au début des années 1950 par Guillaume Movielle, Elie Mboge, auteur du populaire Elie a mea nyango (Elie pleure sa mère), l’introduction d’une orchestration intégrant cuivres et choeurs donne naissance au makossa en 1958. Ce nouveau genre musical est électrifié par « Epée d’or Ndende » au début des années 1960 et popularisé par des artistes comme Neil Eyoum et Eboa Lotin .

Le makossa connaît sa première reconnaissance internationale en 1972 avec le tube « Idiba » de Francis Bebey puis explose en 1973 avec « Soul makossa » de Manu Dibango qui en offre une version jazz et soul. Cette popularité mondiale provoque un engouement sans précédent sur la scène musicale de Douala. Son âge d’or se situe dans les années 1980 avec des artistes comme Eboa Lotin , Ben Decca , Dina Bell , Grace Decca , Ndédi Eyango , les Blacks Style de François Nkotti , Moni Bilé , Toto Guillaume , Jules Kamga, Ekambi Brillant , Guy Lobé , Sam Fan Thomas , etc…

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Le makossa va dépasser les frontières du pays et conquérir une grande partie de l’Afrique avec des artistes comme le burkinabé Eugène Kounker , créateur du dagbeat, mélange de rythmes locaux, de makossa et de soukouss, Bessosso de Guinée équatoriale, adepte d’une fusion makossa/flamenco, le Centrafricain Jude Bondèze qui l’intégre dans sa musique aux croisements de la rumba, du funk et du zouk, le gabonais Hilarion NGuema qui le mêle au soukouss et bien d’autres.

Bikut si : un genre longtemps marginalisé

Tandis que le makossa connaît son heure de gloire, le bikut’si, un rythme béti que l’on retrouve dans la région de Yaoundé, au sud du Cameroun, en Guinée Equatoriale et au Gabon (le terme beti regroupe les clans Ewondo, Eton et Bulu, soit 1/2 million de personnes) est électrifié et modernisé dans les années 1960 par Messi Martin . Il restitue à la guitare, le son du balafon et popularise le genre avec des tubes comme « Ma tame ke ma yon », « Amu Dze », « Minyonno », « Elig Effa » et « Evu ». La domination écrasante du makossa, courant urbain populaire, empêche l’envol de ce genre musical et provoque la frustration des musiciens de Yaoundé qui se sentent marginalisés, considérés comme des « ruraux attardés ». La presse nous considérait comme des obsédés, des dévoyés, elle a donné une vision très déformée du bikut’si, explique Messi Martin (Interview de Messi Martin par Nago Seck et Sylvie Clerfeuille - Paris, 2002). En fait le puritanisme chrétien doublé d’une rivalité régionale et d’un manque de liberté d’expression veut ignorer les fonctions traditionnelles du bikut si : complainte, dénonciation, thérapie, et surtout forme d’expression de liberté du corps et de la parole de la femme.

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Dites-moì chères soeurs qui m’écoutez,
Dites, mes soeurs, comment nomme notre langue
Ces femmes, salamandres aux gryfes crochues,
Femmes qui, bien que répudiées, expulsées, honnies
S’obstinent à rester, servir, supplier,
Dites-moì si ... ces femmes, ne sont pas appelées la colle
Comme ce nom leur sied
. [1]

Le bikutsi réhabilité

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Dans les années 1990, l’essoufflement du makossa et son manque de créativité laisse de l’espace à d’autres genres musicaux (mangambeu, assiko, benskind, musique foulbé) mais surtout au bikut’si. C’est grâce à l’explosion, sur la scène nationale, des Vétérans et, sur la scène internationale, des Têtes Brûlées, que le genre rival du makossa prend sa revanche. Le groupe réhabilite non seulement le bikut si, en offrant une version punk rock mais véhicule, par son look, sa dimension spirituelle. Son mythique guitariste, Zanzibar, a d’ailleurs été formé par Messi Martin. Ce groupe « revivaliste » sera suivi d’Anne-Marie Nzié, baptisée improprement « La reine du bikut’si ». Très longtemps, la vieille dame s’est cantonnée à une musique de variétés et de RnB. Le bikut’si lui a donc offert, dans les années 1990, l’opportunité d’un come-back. Le genre connaît bientôt, au pays, un engouement sans précédent et les adeptes sont légion : K Tino , Zélé Le Bombardier, les Vétérans, Bisso Solo, Chantal Ayissi , Pedro, Dack Janvier, Donny Elwood . Des artistes de pays voisins mais de même sensibilité culturelle, l’adoptent : Elonn de Guinée Equatoriale et Annie-Flore Batchiellelis du Gabon. Le genre va atteindre des sommets de popularité quand le violoniste français Jean-Luc Ponty et la pop star Paul Simon l’intègrent dans leurs musiques. Dans les années 2000, l’ex Zap Mama, Sally Nyolo, lui offre, dans une version folk, ses lettres de noblesse, réhabilitant aussi bien sa dimension musicale que culturelle. En 2003, Festi Bikutsi, un festival organisé à Yaoundé replace officiellement le genre sur la scène nationale.

Duel ou duo ?

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Aujourd’hui, le duel makossa/bikut’si s’est transformé en duo. Phagocytant l’espace musical national, les « frères ennemis » sont devenus « complices », marginalisant à leur tour d’autres styles comme la musique foulbé du nord du pays, et surtout, encourageant une production pléthorique et par trop commerciale aux dépens d’une création de qualité, comme le signale le journaliste Yves Atanga : Les producteurs ne jouent plus leur rôle de tamis de la qualité. Après tout ça, pas étonnant que Tonton Ebogo soit un parfait inconnu à Garoua. Ou qu’à Bafoussam, on prenne le Faddah Kawtal pour un groupe malien (« Quand la relève chante faux », Yves Atanga, 21 juin 2007, Cameroun Tribune). Dans ce pays, qui a su produire tant d’artistes internationaux, la quête de qualité doit rester une priorité nationale. Une exigence que n’a pas échapper à Sally Nyolo. Dans le studio qu’elle a créé au Mont Fébé, sur les hauteurs de Yaoundé, elle s’attache aujourd’hui à découvrir et faire connaître les talents émergeants du pays. En 2006, l’artiste productrice leur a ainsi offert une visibilité internationale dans une compilation intitulée Studio Cameroon (Studio Cameroon - 2006- Riverboat Records / World Music Network), valorisant des artistes « roots » comme Roger Ngono Ayissi, D’Embazo Star de Nkometou, Edmond Fils Nkoa et les Bidjoï Sisters. Une initiative qui, espèrons-le, fera des émules.

 

Notes

[1] Mongo Beti, Mission terminée, 1957.

par   Sylvie Clerfeuille - 26 novembre 2007 - © Afrisson