Afrisson

Biographie

Miriam Makeba

   Zenzi Makeba
Artistes Afrique du Sud | 1932-10 novembre 2008

Voyagez n’importe où dans le monde, prononcez les mots « Afrique du Sud » et deux noms sont prononcés – d’abord celui de Nelson Mandela puis celui de « Mama Africa », Miriam Makeba.

La prison à 18 jours

Zenzi Makeba, une métisse xhosa-swasi, fait un séjour en prison, dix-huit jours après sa naissance en compagnie de sa mère condamnée à six mois de détention pour fabrication illégale d’alcool , une activité qu’elle pratique pour assurer la survie de sa famille. Son père disparaît alors qu’elle est encore très jeune. Sa mère qui a une très belle voix interprète des danses et des chants traditionnels et joue de plusieurs instruments (harmonica, sanza et percussions). De religion protestante, elle pratique comme la plupart des Sud-africains noirs un syncrétisme musical mêlant aux chants d’église des hymnes xhosa, zulu et sotho. Un professeur remarque bientôt la jeune Zenzi déjà dotée d’une très belle voix et l’encourage à exercer son talent dans les chorales de l’école. Son frère, grand amateur de musique, lui fait découvrir Ella Fitzgerald et Billie Holiday. Son premier maître à penser sera Joseph Mutuba, le directeur de sa chorale qui compose plusieurs textes en diverses langues africaines dénonçant la misère du peuple sud-africain.

Le rossignol et l’apartheid

JPG - 6.6 ko

En 1947, l’apartheid est décrété et avec le « Bantou Education Act », tous les enfants noirs sont interdits d’école après 16 ans. Zenzi part alors travailler comme domestique à Pretoria mais les traitements dont elle fait l’objet (non règlement de ses gages, accusation de vol et de prostitution) la décident à tenter sa chance à Johannesburg. Débutant dans le « Cuban Brothers », elle est remarquée par le leader des « Manhattan Brothers » qui lui offre son premier contrat professionnel et son nom d’artiste : Miriam Makeba. Le groupe interprète des morceaux cubains, des airs traditionnels sud-africains et des chants populaires. Bientôt surnommée « le rossignol » pour sa voix pure et immense, elle réalise pour la maison Gallo son premier album solo et obtient son premier succès populaire avec « Kakutshuna Ilangu ». Entre 1956 et 1959, à la demande de Gallo, elle prend la tête du groupe vocal féminin The Skylarks formé par Mary Rabotapi, Abigail Kubeka et Mummy Girl Nketle, occasionnellement complété par une voix de basse (le plus souvent Sam Ngakane). Epaulé par des musiciens de talent comme le flûtiste Spokes Mashiyane (le roi de la kwela) et le clarinettiste-saxophoniste Dan Hill, le groupe chante en xhosa, anglais et zulu un répertoire au carrefour du jive, de la kwela et des styles vocaux sud-africains et se fait connaître avec deux titres, « Hush » et « Inkomo Zodwa ». En 1959, c’est l’aventure de « l’African Jazz and Variety » adepte du mbombela, forme de jazz sud-africain, qui comprend des musiciens de talent comme la chanteuse Letta Mbulu et le saxophoniste Hugh Masekela. Miriam Makeba triomphe alors au sein de la comédie musicale « King Kong » qui connaît un succès sans précédent en Afrique du Sud.

Big Brother et l’Amérique

JPG - 6 ko

Un petit rôle dans le film Come back to Africa, réquisitoire contre l’apartheid et prix de la critique au festival de Venise lui permet enfin de quitter son pays. Chaperonnée par Harry Belafonte alias « Big Brother » à son arrivée aux USA en 1959, elle séduit rapidement tout le gotha américain (Sydney Poitier, Duke Ellington, Lauren Bacall, Bing Crosby, Nina Simone, Elisabeth Taylor, Marlon Brando). Toute l’Amérique la surnomme alors « la click click girl » en référence à son titre « click click song ». Mais les 45 000 dollars de royalties versés par la maison RCA qui lui produit l’album afro-jazz Myriam Makeba servent à payer la cession de droits exigés par la maison Gallo. Tandis que son étoile monte au zénith, le massacre de Sharpeville en Afrique du sud se solde par le décès de deux de ses oncles. Sa mère disparaît peu après. Décidée à rentrer au pays pour assister aux funérailles, elle se voit refuser un visa par les autorités sud-africaines qui la déclare exilée. Avec Big Brother, elle découvre bientôt la ségrégation qui règne aux Etats-Unis et se trouve paradoxalement invitée en 1962 au Madison Square Garden où elle chante en présence du Président Kennedy et de Marilyn Monroe.

Déclaration historique

Son retour sur le continent s’effectue en 1962 suite à une invitation au Kenya : elle deviendra une des personnalités à recevoir le plus de visas et de citoyennetés d’honneur. Condamnée à l’exil, orpheline, Miriam Makeba fait le grand saut en 1963 : elle décide de prendre la parole devant le Comité des Nations Unies pour dénoncer l’Apartheid. De simple chanteuse, elle devient le symbole de tout un peuple. Toute l’Amérique l’acclame. Marlon Brando qui noue avec elle une amitié sincère l’épaule dans sa lutte. Jusque là en tournée avec Harry Belafonte, avec qui elle enregistre un album couronné par le premier Grammmy Award jamais attribué à un artiste africain, elle donne son premier concert solo au Carnegie Hall de New York au moment où Mandela est arrêté. Le continent africain connaît alors de profonds bouleversements. De nombreux pays africains accèdent alors à l’indépendance et l’OUA se crée : elle est invitée à chanter pour son inauguration à Addis Abeba. De symbole de la lutte anti-apartheid, elle devient bientôt Mama Africa. En 1964, elle épouse Hugh Masekela : le couple musicien s’installe dans le New Jersey à côté de Dizzy Gillespie, un nouvel ami. C’est en 1967, avec la sortie de « Pata Pata » qu’elle devient vraiment une star mondiale. Ce titre composé par Dorothy Masuka offre une musique croisant le mbombela, la kwela et la soul.

Stokeley Carmichael

JPG - 7 ko

Son remariage en 1968 avec Stokeley Carmichael, un des leaders des Black Panthers, marque un tournant dans son existence. Malgré le soutien de ses amis Nina Simone et Marlon Brando, elle se voit soudain fermer les portes de l’Amérique : toutes ses tournées sont annulées, sa maison de disque résilie son contrat. A la mort de Martin Luther King, l’Amérique est à feu et à sang et le FBI traque le couple qui s’installe bientôt en Guinée. De son home africain, elle développe alors ue carrière essentiellement européenne et participe en 1969 au Festival panafricain d’Alger, lieu de rencontres des plus grands noms de la musique d’alors : Franklin Boukaka, Boubacar Demba Camara, Kouyaté Sory Kandia. Sa période guinéenne est surtout marquée par deux albums : Appel à l’Afrique , un clin d’œil aux richesses du continent, et A promise où elle interprète des chants traditionnels guinéens accompagnés de kora et de balafon.

Retour d’exil

JPG - 49.9 ko

Tandis qu’elle tourne dans les années 1970 en Europe, aux USA et en Afrique, le continent est marqué en 1976 par le massacre de Soweto et l’année suivante par le festival de Lagos qui voit la participation de Stevie Wonder et de Letta Mbulu. Miriam dévoile alors une nouvelle orientation musicale marquée par le jazz, les rythmes traditionnels Xhosa, Swazi et Zulu. En 1988, elle participe à la tournée Graceland de Paul Simon en compagnie de Hugh Masekela, grave Sangoma un album totalement a capella dans la pure tradition de l’isacathamyia en hommage à sa mère « isangoma » (guérisseuse) puis participe au festival de Wembley célébrant le 70° anniversaire de Mandela. 1991 : Myriam Makeba rentre enfin au pays après 31 ans d’exil. Malgré l’interdiction du gouvernement de vendre ses disques (qui circulaient sous le manteau par millions dans les ghettos) , elle est devenue une véritable légende vivante.

Actions humanitaires

Depuis son retour, Miriam Makeba s’est impliquée dans de nombreux combats , la lutte contre le SIDA notamment. Elle est devenue l’ambassadrice de la FAAO (Food and Agricultural Organization), a lancé sa propre marque de vêtements, vient d’acquérir un immeuble pour héberger les femmes sans abris et la liste n’est pas exhaustive. « Je ne fais pas de politique, dit-elle. C’est juste la vie que j’ai eu qui m’a enseigné certaines choses. Je ne suis pas une chanteuse engagée, je dis simplement la vérité ». Pendant six ans, Miriam Makeba a attendu pour enregistrer mais les offres des maisons de disques locales étaient souvent insultantes. Son producteur, Cedric Sampson a financé lui-même la production de son album Homeland et ironie du sort, cet enregistrement n’a été rendu possible que grâce au contrat du label américain Putumayo.

Disparition en Italie

Avec la disparition de Miriam Makeba foudroyée par une attaque cardiaque sur scène le 10 novembre 2008 à Castel Volturno en Italie, c’est une page de l’histoire du continent et du monde qui se tourne. Elle donnait alors un concert de soutien à l’écrivain Roberto Saviano menacé par la mafia napolitaine et n’est pas revenue sur scène. Elle décèdera peu après à la clinique Pineta Grande, disparaissant, comme elle a toujours vécu, en militante des droits de l’homme et des causes universelles. Elle avait 76 ans.

« Ma vie, ma carrière, chaque titre que je chante et chaque concert sont liés au destin de mon peuple. On m’a refusé mon foyer, on nous a refusé une terre. J’ai vu ma famille tuée par des soldats. J’ai été exilée à l’extérieur et mon peuple a été exilé à l’intérieur. » Extrait du livre Miriam Makeba my story, en français, Une voix pour l’Afrique .

* Crédits photos : Nago Seck

 

par   Nago Seck - Nicky Blumenfeld - Sylvie Clerfeuille  22 janvier 2008 - © Afrisson