Fils et petit fils de griots-forgerons, Mory Kanté est initié au balafon par son père à l’âge de 9 ans. Plus tard, cet auteur, compositeur, arrangeur, producteur et multi-instrumentiste se passionne pour la guitare, la kora, la pop et la musique électrique, deux sonorités qu’il croise avec la musique mandingue dans son méga hit, « Yéké Yéké ».
Une famille de djélis forgerons
Né le 24 janvier 1950 à Albadaria près de Kissidougou, dans une famille de « djélis forgerons - balafonfolas » (griots forgerons et joueurs de balafons), Mory Kanté est élevé par son grand-père qui l’initie à l’art du « djéliya » (la philosophie, la science et l’art des griots). A la mort de ce dernier en 1959, il rejoint ses parents : sa mère Fatouma Kamissoko qui est d’origine malienne et son père, El Hadj Djéli Fodé Kanté, natif de Guinée l’initie au balafon, l’instrument des Kanté. A l’âge de 15 ans, ses parents le confie à sa tante Manamba Kamissoko à Bamako, une cantatrice renommée de l’Ensemble Instrumental National du Mali. Auprès de cette grande vocaliste, il apprend le chant griotique tout en s’intéressant aux musiques en vogue : son cubano, rumba congolaise, cha cha cha, soul music, pop, yéyé, afro-beat, mambo, rhythm’n blues, funk…A l’adolescence, il s’essaie avec beaucoup de dextérité à la guitare et dès 1968 commence à jouer comme guitariste - chanteur dans diverses formations de la ville et devient bien vite la star des « appollos », les bals de quartier (version malienne des groupes de « baloches »).
Mory Kanté et Salif Keïta
Sa carrière professionnelle débute en 1971 à la suite d’une rencontre avec le regretté saxophoniste et chef d’orchestre du Rail Band, Tidiani Koné, qui lui demande de les rejoindre. Sans tarder, Mory Kanté intègre en tant que guitariste, balafongiste et second chanteur l’orchestre du Buffet de la gare de Bamako où chante l’une des plus belles voix du continent, Salif Keïta. Tout en animant les soirées avec son nouveau groupe, Mory Kanté se prend de passion pour la kora et trouve le temps d’apprendre en autodidacte les techniques de jeu et les ficelles de cet instrument. La reconnaissance a lieu lorsque l’un des grands maîtres maliens de ce cordophone complexe de l’ex royaume du Gabu, Batrou Sékou Kouyaté, lui offre cette kora qu’il appelle affectueusement sa « femme ».
Au départ de Salif Keïta pour Les Ambassadeurs en 1973, Mory Kanté, devenu le lead vocal du groupe, est projeté sur le devant de la scène, s’illustrant par sa voix haut perchée et pleine d’émotion et ses compositions éclectiques comme « Moko Djolo » et « Dugu Kamalemba », deux titres funk et afro-beat aux couleurs mandingues dédiés respectivement à James Brown et Fela Anikulapo Kuti. Le grand public ouest-africain le découvrira vraiment à la parution de Rail Band : Salif Keïta & Mory Kanté (Syllart Production) comprenant une chanson interprétée par chacun des deux : « Soundjata », un titre dédié à l’empereur Soundjata Keïta qui régna sur le Mandingue au XIII° siècle. La tournée de promotion de cet album en Afrique de l’ouest est un succès pour le Rail Band et sa nouvelle voix : en 1976, Mory Kanté est couronné au Nigeria en recevant la « Voix d’Or ». Un an plus tard, sort Rail Band : Mory Kanté (Syllart Productions – 1977).
Mory à Abidjan
Après deux ans de tournées incessantes, il s’embarque pour la Côte d’Ivoire et y monte un groupe acoustique (balafon, djembé, bolon, lui étant à la kora et au chant). Il lance aussi un nouveau concept musical qui fait swinguer le Climbier, un club branché de la capitale ivoirienne très prisé par les artistes de passage à Abidjan, comme Johnny Pacheco et Barry White. On l’appelle déjà le « roi de la musique mandingue » car il est un des artistes à rassembler tous les peuples de l’ancien Empire du Mandé au sein de sa formation et à faire revivre le patrimoine musical mandingue. « J’ai opté pour les recherches sur le son des instruments traditionnels africains : le balafon, le ngoni, le bolon et surtout la kora. Alors que tous les orchestres s’équipaient d’instruments modernes (guitares, claviers…), je pensais qu’il était dommage de laisser cette richesse de côté », confie-t-il.
Mais Mory Kanté ne se contente pas de la musique traditionnelle, il l’adapte et y ajoute des rythmes funk et rock, reprenant tantôt des standards internationaux en version acoustique mandingue. Sa réputation arrive bientôt aux oreilles de Gérard Chess, le boss du label américain Ebony Records représenté en Côte d’Ivoire par l’ingénieur du son sénégalais Abdoulaye Soumaré qui a collaboré avec Stevie Wonder. En 1981, ils décident alors de réaliser Courougnégné (Krougnégné), un premier album au beat mandingo-funk marqué par une voix percutante et une kora jouée dans une gamme tantôt pentatonique, tantôt heptatonique. Le titre « Courougnégné » est alors diffusé à longueur de journée sur les ondes des radios africaines et dans les discothèques, devenant ainsi son premier tube continental. Un an plus tard, il est à la tête d’une troupe de 75 artistes qui se produit avec succès au CCF (Centre Culturel Français) d’Abidjan. Sort la même année N’Diarabi (Balani / Mélodie), un second disque plus ou moins fidèle à la rythmique du premier (il sera remixé en 1993 dans une version plus électrique).
Paris : la montée en flèche
Mory Kanté veut tenter sa chance en Europe après sa rencontre musicale, en 1984 à Abidjan, avec l’auteur-compositeur-interprète et comédien français Jacques Higelin. A Paris, sa carrière démarre en flèche : sortie, quelques jours avant son premier concert parisien en octobre 1984 à la Mutualité, de A Paris, un album de 4 titres produit par Aboudou Lassissi (Sacodis) et comprenant déjà une version funk de « Yéké Yéké ». Quelques mois plus tard, A Paris est produit et remixé par Mory Kanté « himself » pour Yaba Music/Barclay du regretté Philippe Constantin, avec deux inédits (« Ca va là-bas », « Soumba ») et une seconde version de « Yéké Yéké » marquée une rythmique basse funk soutenue, des lignes mélodiques mandingues brèves de sa kora électrique et des riffs entiers de section cuivre (sax, trompettes) beaucoup plus incisifs. La capitale française découvre alors le mandingo-funk du griot guinéen. Vite médiatisé, Mory Kanté est dans tous les bons coups : des lignes mélodiques mandingues de sa kora dans le maxi 45TTam-tam pour l’Ethiopie (1985) destiné aux Ethiopiens frappés par la famine, le Printemps de Bourges, le festival Nancy Jazz Pulsations, la Caravane Jéricho pour la libération de Fela Anikulapo Kuti alors en prison…La consécration française a lieu un an après son arrivée en France avec son invitation, en compagnie de Youssou Ndour, par Higelin pour une vingtaine de soirées au Palais Omnisport de Paris - Bercy. Son groupe s’enrichit alors de plusieurs artistes dont la saxophoniste suédoise Sofi Hellborg et la pianiste américaine Sherry Margolin. Quelques mois plus tard, il glisse des riffs rock de sa kora dans Electric Africa de Manu Dibango avec qui il s’était rendu en Ethiopie pour remettre la totalité de la vente du disque. La montée en flèche continue avec sa nomination aux Victoires de la Musique en France pour l’album 10 Kola Nuts (10 noix de cola) coproduit par le pianiste américain David Sancious (Barclay - 1986). S’ensuit une longue tournée qui le mène sur trois continents : Europe, Afrique, Amérique.
Yéké Yéké : un méga tube mondial
L’année 1987 voit Mory Kanté enregistrer l’album Akwaba Beach (Barclay) et devenir le premier djéli (griot) guinéen à vendre plus d’un million de singles, atteignant ainsi les sommets des charts européens en 1988 avec « Yéké Yéké » classé N° 1 au Top 50 français et au classement paneuropéen du Billboard américain. Composé et arrangé par ses soins et produit par Nick Patrick, « Yéké Yéké » représente un pont culturel entre l’Occident et l’Afrique et entraîne l’intérêt des medias pour les artistes du continent. Repris en hébreu et en chinois, il sera classé N°1 de tous les charts européens. Mory Kanté fait entendre dans le monde entier sa musique malinkée dont la section rythmique et les lignes brèves de sa kora électrique à 22 cordes (il en a rajouté une) accentuent le tempo aux sonorités pop-rock. Il devient alors, dans les années 1980, l’une des locomotives africaines de ce que l’on nomme « musiques du monde » ou « world music » et les medias le surnomment « le griot électrique » ou « le rocker mandingue ». En 1989, Mory Kanté, accompagné d’une symphonie guinéenne de 130 djélis instrumentistes, chanteuses et chanteurs, est invité à l’inauguration de la Grande Arche de La Défense conçue par l’architecte Otto von Spreckelsen.
Mory à Central Park
Dans l’album Touma (le moment) sorti chez Barclay en 1990, Mory Kanté combine la rythmique malinkée aux beats zoulou et pop-rock. On y entend la guitare latine de Carlos Santana, le balafon d’El Hadj Djéli Sory Kouyaté, la batterie de Jeff Porcaro, les voix zoulou de Pat Sefolosha (Malopoets) et de Ray Phiri (leader de Stimela)….Le 14 juillet de la même année, Mory Kanté se produit en compagnie de l’Algérien Khaled, de la Française Patricia Kass et des Antillais de Kassav’ au Central Park à New York devant 300.000 personnes. Quelques mois plus tard, il est sur la scène de la célèbre salle Apollo Theater à Harlem (New York City).
Villa Nongho
La descente aux enfers commence quand le rocker mandingue se lance en 1993 dans le rêve un peu fou d’une cité musicale baptisée Villa Nongho, du nom d’un quartier de Conakry (Guinée) où elle est construite. Il commence par y installer un studio d’enregistrement dans lequel il réalise le démo de son album Nongo Village sorti en 1994 chez Barclay. Mais l’artiste qui a investit une grande partie de ses revenus dans ce projet magnifique s’engluera dans les tracasseries de l’administration guinéenne. Il se consolera d’un remix de Yéké Yéké dans une version house / techno, d’une tournée (Europe, Canada) et de deux trophées, « Griot d’Or » à Paris et « Prix Kilimandjaro » de la radio Africa N°1. Deux ans après la sortie de Tatebola (Misslin – 1996), le titre de l’album est choisi par CFI (Canal France International) comme générique du Mundial 1998 en France. Mais l’obsession de Mory Kanté est de mener à bien son projet : « Je veux contribuer à industrialiser la musique et la culture africaine à travers ce projet. Il comprendra une grande école de musique, où seront enseignés les instruments traditionnels et où seront dispensés des stages de formation aux métiers du spectacle », explique l’artiste.
Mory l’ambassadeur
Un an après son invitation, en décembre 1999, au Grand Jubilé de l’An 2000 au Vatican à Rome, en présence du pape Jean-Paul II, Mory Kanté participe à la bande originale du film « The Beach » (La plage) de Leonardo di Caprio (cf. « Titanic ») avec un remix de « Yéké Yéké ». Ces expériences cinématographique et surtout spirituelle (pour un musulman) sont suivies de l’enregistrement de Tamala - Le Voyageur (Sono/Next Music) dont un duo avec Shola Ama (« Nin Kadi ») et d’une nomination comme Ambassadeur de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Alimentation le 16 octobre 2001. La même année, il réalise une tournée d’une cinquantaine de dates dont Johannesbourg et Roben Island où Nelson Mandela fut emprisonné (Afrique du Sud), Rabat et Casablanca (Maroc), Fête de la Musique à Nice (France), une soirée de l’ONU à Genève et une participation au concert Telefood organisé par la FAO à Johannesbourg. En 2002, Barclay / Universal sort un Best of Mory Kanté dont certains de ses hits comme « Mogo Djolo », « Yéké Yéké », « Krougnégné », « Touma » ou encore « Soumba ».
Mory, l’african tonik
En 2003, Mory Kanté démarre une grande tournée internationale de 120 concerts dans plus de 25 pays et crée un spectacle acoustique inédit pour la fondation Dunya. Suite à cette expérience enrichissante et décidé à quitter le costume de « rocker mandingue » qui lui colle à la peau, Mory Kanté retourne à ses racines en enregistrant pour Riverboat Records / World Music Network , Sabou (2004), un album acoustique ancré dans la tradition guinéenne et mettant en valeur la poésie et les instruments traditionnels de l’ex Empire du Mandé : tokhoro (flûte), balafon, ngoni, guitare acoustique, djembé et des chœurs typiquement mandingues. L’année suivante il participe au DVD Later with Jools Holland : World avec Youssou Ndour, Oumou Sangaré et Ibrahim Ferre. Il apparaît aussi dans plusieurs albums dont Funky House (Kiss Does) et Le Rail Band feat. Mory Kanté (Classic Titles) en 2006. Artiste éclectique, il pose en 2008 ses cordes vocale et instrumentales (kora) dans African Tonik de Mohamed Lamine, Mokobé et DJ Arafat, un rap teinté de coupé-décalé, de raï et de mandinka avec des rythmiques de la kora électrique du père de « Yéké Yéké ». Ensuite, il participe (guitare, voix) en juillet au Festival Jazz de Bonneville en France comme finaliste du Tremplin Jazz, avec le Patatas Chipas Club, un collectif français de 10 musiciens d’origines diverses et adepte de jazz, hip hop et funk.
Sources : http://www.morykante.com
par Nago Seck 7 mai 2007 - © Afrisson