Ex Ismaïl do Sixu Touré, le groupe Touré Kunda (la famille éléphant) a largement contribué à valoriser le versant casamançais de la scène musicale sénégalaise, se révélant notamment en 1979 avec « Emma », devenu un méga tube. Le groupe accueillera successivement d’autres frères comme Amadou (disparu en 1983), Ousmane puis Amidou dit « Séta » avant de revenir à ses deux initiateurs.
Esperanza Jazz et Mandinka Dong
Issus d’une famille de Soninkés installée en Casamance, les frères Touré grandissent à Santhiaba (« le nouveau lieu » en wolof), un quartier populaire de Ziguinchor où vivent en harmonie des Wolofs, des Peuls, des Mandingues (Socés, Soninkés, Malinkés, Khassonkés, Bambaras…), des Sérères, des Diolas, des Balantes, des Mandjaks, des Diamates, des Floups, des Mancagnes, des Pepels et des Créoles Portugais…A la mort de leur père en 1956, Amadou (13 ans), Ismaïl et Sixu Tidiane (6 ans) font leurs débuts dans une troupe théâtrale, La Fraternelle, puis leur aîné intègre à l’adolescence Esperanza Jazz de Ziguinchor en qualité de chanteur. Il forme ses frères au chant puis les fait rentrer dans le groupe. Jusque-là tourné vers la variété internationale (américaine et afro-cubaine), cet orchestre se tourne vers le folklore casamançais par la volonté d’Amadou, désireux de valoriser le patrimoine national.
Quelques années plus tard, ils sont rejoints par leur petit frère, Ousmane. Mais cette réunion fraternelle est de courte durée : Ismaïl et Sixu se rendent en Gambie, Amadou part en Mauritanie rejoindre l’Orchestre de la Garde Nationale et Ousmane s’installe à Dakar où il suit des cours de musique à l’Ecole des Arts. En 1975, Ismaïl part pour la France en « éclaireur », participe à la vie associative des immigrés pour lesquels il donne de petits concerts, fait des séances de studio avant de rejoindre le groupe afro jazz West African Cosmos et de composer des jingles pour supermarchés. À l’arrivée de Sixu en 1977, les deux frères créent leur propre formation, Ismaïl do Sixu Touré, et lancent un nouveau concept tiré du « diamba dong » (la danse des feuilles en soninké) et que le grand public découvre l’année suivante au festival Africa Fête de feu Mamadou Konté à l’Hippodrome de Pantin : leurs créations musicales inspirées de musiques rituelles de la Casamance chantent en diverses langues (soninké, peul, créole, wolof) la mémoire des grandes figures d’Afrique et de la diaspora, dénoncent le colonialisme et l’exploitation et appellent à l’unité des peuples sans oublier l’amour. Ce succès naissant les conduit pour plus d’un mois au Théâtre Dunois, une salle parisienne qu’ils rempliront tous les soirs. La parution de Mandinka dong (la danse des Mandingues), leur premier opus autoproduit avec des prêts financiers de divers amis, assoit leur notoriété française, grâce notamment à « M’ma » (maman en soninké), un titre au riddim reggae et afro folk qui deviendra leur gros tube international sous l’intitulé « Em’ma » ou « Emma ».
Pièges du showbiz
Dans une petite cave du quartier de l’Odéon, à Paris, ils rencontrent Roger Chyco Dru (bassiste) et Jean-Claude Bonaventure alias « Bona » (claviers, guitares, arrangements) qui possède un petit studio d’enregistrement. Avec eux, ils réalisent l’album Em’ma Africa. Les compositions et les arrangements conjoints des Touré et de Bona (traditions africaines et sonorités jamaïcaines) proposent des morceaux devenus des tubes : « Em’ma » (ou Emma), « Africa Lelly », « Baounane », « On verra ça ». Leur carrière est lancée. Ce début de succès se trouve soudain compromis quand Sixu, parti en vacances en Mauritanie, est arrêté pour vérification d’identité : il a la double nationalité, sénégalaise et mauritanienne, fait apparemment suspect pour les autorités qui exigent une caution. Ismaël flaire le piège, refuse et joue finalement tout seul au Midem. Sixu sort de prison 170 jours plus tard grâce aux multiples démarches de son grand-frère Amadou résidant à Nouakchott.
Amadou Tilo
Leur inspiration ne saurait être complète en l’absence de leur aîné qui jouit d’un grand prestige au sein de l’Orchestre de la Garde Nationale mauritanienne. En 1981, Amadou débarque à Paris, apportant une conception musicale plus « root ». Au cours d’un concert à la Rochelle en France, les Touré Kunda font la connaissance de leur futur manager, Olivier Hollard, et du saxophoniste Michel Billiez. Ils créent bientôt leur propre société, Touré Kunda S.A., et sortent Turu qui évoque plusieurs thèmes comme la violence, l’amour, les contes et les légendes africaines. Muni de leur vidéo clip, Sixu part faire la promotion de l’album sur le continent africain et se lie d’amitié avec Alpha Blondy en Côte d’Ivoire. Pourtant, à l’aube de l’année 1983, le malheur vient frapper très durement la famille éléphant. Le 25 janvier, lors d’un concert à la Chapelle des Lombards à Paris, Amadou est pris d’un malaise et meurt dans l’ambulance avant d’arriver à l’hôpital : dans ses derniers mots adressés à ses frères Ismaêl et Sixu, il les enjoint de poursuivre leur spectacle et leur carrière. Il n’avait que 36 ans. Un hommage lui est rendu au Casino de Paris en compagnie des groupes Mbamina et Xalam. Pour la première fois, Seynabou Diop dite « Nabou », étudiante et baby-sitter chez Sixu, monte sur scène et danse à la mémoire du défunt avec le groupe Touré Kunda. « Amadou Tilo » (le soleil d’Amadou), titre dédié au frère disparu, est un véritable chant d’amour.
Ousmane Touré
Privé d’un de ses membres, la famille éléphant recherche une troisième voix et une présence. Ousmane quitte alors son poste de professeur d’éducation physique et de chanteur de l’Orchestre de Mauritanie pour rejoindre ses frères à Paris. Sa puissante voix de soprano et sa présence scénique donnent un coup de fouet au groupe et ré-hausse les mélodies de Casamance aux clair de lune, une œuvre aux sonorités plus traditionnelles (soninké, wolof, créole). Mais les frères rêvent d’une tournée africaine. Après leur passage au Sommet franco-africain de Vittel, ils achètent un camion scène de 38 tonnes pour couvrir le périple. Le moment fort de cette tournée sera leur passage à Ziguinchor, leur ville natale. A cette occasion, le maire décrète la journée fériée : la famille offre ce triomphe sans précédent à Amadou et se rend au grand complet sur sa tombe. En 1985, les frères font appel à l’arrangeur américain Bill Laswell (Miles Davis, Mick Jagger) qui réalise le disque reggae-soul Natalia, avec la participation de Bernie Worrel (claviers), Foday Musa Suso (kora, talking drum) et Ayib Dieng (tambours sabars, djembé). La tournée de promotion qui s’ensuit (Europe, Etats Unis, Japon) confirme leur succès international.
La famille éclatée
Après une traversée du désert de quatre ans et la parution en 1990 chez Trema de Toubab bi (le Blanc), un album aux accents funk/rock, Touré Kunda fait sa rentrée parisienne au Palais des Congrès avec Amidou, le quatrième frère venu de Mauritanie. Entourés de nouveaux musiciens, ils montent Sounké, un spectacle mi-musical mi-théâtral reconstituant une journée d’un village de Casamance. Mais un an plus tard, le groupe éclate : Ousmane puis Amidou quittent le navire et s’engagent chancun dans une carrière solo. Fidèles au poste, Sixu et Ismaël, les deux membres fondateurs, sortent en 1992 Sili Beto, une auto-production symbole de leur renaissance musicale.
par Nago Seck 10 mai 2007 - © Afrisson