L'histoire du Staff Benda Bilili, ce groupe congolais – passé des rues de Kinshasa où ses membres survivaient dans des conditions très dures au succès international - est celle d’un malentendu culturel qui s’est terminé dans une triste querelle d’argent. Un article de Andy Morgan, The Guardian , 15 février 2013. ”

Ascension fulgurante

En 2007, le Staff Benda Bilili jouait devant un public constitué par les vautours décharnés et les primates du déprimant zoo de Kinshasa en République démocratique du Congo. Le groupe n’avait jamais quitté le pays, et ce fut leur lieu régulier de répétition. Lorsque nous nous sommes rencontrés, la plupart d’entre eux dormaient dans la rue sur des cartons ou dans des abris délabrés pour personnes handicapées. Ils tentaient de joindre les deux bouts en s’adonnant aux arts de la rue ou en vendant de cigarettes dans les rues polluées de la ville.

En Septembre dernier, le groupe était la tête d’affiche du Royal Albert Hall de Londres, l’aboutissement de quatre années étonnantes au cours desquelles il a donné plus de 400 concerts à travers le monde. De retour au pays, les membres du Staff Benda Bilili ont acheté des maisons neuves, des Mercedes, des BMW, des vêtements, des feutres … et même un nouvel hôtel.

Un film documentaire, Benda Bilili, retraçait leur extraordinaire succès – d’autant plus extraordinaire que plusieurs membres du groupe étaient atteints de la polio. Mais maintenant, le groupe n’existe plus. le chanteur et compositeur Coco Ngambali est parti, en compagnie du chanteur Théo Ntsituvuidi, et une tournée européenne pré »vue pour Mars et Avril a été annulée.

Que s’est-il passé ?

«Le succès fulgurant du groupe – Prix WOMEX, Festival de Cannes où le documentaire Benda Bilili a connu un succès inattendu en 2010, les ovations, tout cela a fait penser à certains membres du groupe que l’argent allait couler à flots, une idée alimentée par la cupidité de gens qui ne connaissent rien au show business, mais sont toujours prompts à donner de «bons conseils», a expliqué récemment leur ancien manager Michel Winter qui vient de jeter l’éponge.

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Ce vieux routier du business des musiques du monde (il est à l’origine du succès du groupe rom Taraf de Haïdouks et de Konono No.1 de RDC) s’occupait du groupe sans avoir signé de contrat. Une erreur peut-être, mais faite de bonne foi. La lutte contre la bureaucratie et la corruption pour obtenir des passeports et des visas, et faire tourner à travers le monde huit musiciens congolais dont quatre en fauteuil roulant, l’un en béquilles, persuader les lieux d’être en conformité face à leur handicap, de gérer les flux en spirale de l’argent, d’affronter chaque jour d’inombrables défis a laissé peu de temps aux question administratives.

Projet d’ONG et Réalités du show biz

Le vrai problème semble avoir coïncidé avec l’arrivée de Maurice Ilunga, un membre du gouvernement congolais vivant à Paris. À l’invitation du leader du groupe, Ricky Likabu, Maurice Ilunga a monté en 2010 une ONG nommée Staff Benda Bilili destinée à investir une partie des gains du groupe dans de bonnes causes (dont l’aide à la création d’entreprises de personnes handicapées).

L’idée a obtenu l’approbation générale du groupe «C’était bien d’avoir quelqu’un qui pouvait les conseiller dans leur propre langue», déclare Florent de la Tullaye, co-réalisateur du film Benda Bilili. »Ce projet d’ONG était très important. Ricky en avait parler pendant longtemps. Il lui tenait à cœur ».

Il semble, cependant, que le succès grandissant, Ricky Likabu, devenait de plus en plus suspicieux, et pensait que le groupe ne recevait pas tout l’argent qu’il aurait dû. La vérité est que les néophytes ne comprennent pas grand chose aux réalités de l’industrie de la musique en Occident

. Comment expliquez-vous que si un lieu paie un cachet conséquent à un groupe comme Staff Benda Bilili, moins de la moitié va être restitué aux musiciens, le reste servant à assurer les coûts de transport, les per diem, le pourcentage du manager, le pourcentage de l’agent, les assurances, les taxes, les salaires du personnel, etc… Le manager doit vivre. L’agent doit vivre. Le personnel doit vivre. Les musiciens doivent être transportés, logés, nourris.

Et comment expliquer qu’une personne doit être payée pour faire un travail de promotion ? Ou que si le groupe joue dans un pays où il est peu connu, il est moins payé? Ou que le piratage en ligne a tué l’industrie de la musique enregistrée et que les ventes de disques ne sont qu’un faible pourcentage de ce quelles étaient il y a 10 ans? Ou que l’argent d’un film fêté partout dans le monde va en grande partie dans la poche des distributeurs ? Ou que le succès est relatif et bien que Staff Benda Bilili reçoivent des standing ovations dans des lieux prestigieux à travers le monde, ils ne sont pas et ne seront jamais dans la même catégorie commerciale que Rihanna ou Emeli Sandé, parce qu’ils chantent dans une langue étrangère et appartiennent à une «niche» dans l’industrie musicale ? Comment expliquez-vous tout cela?

Incompréhensions

Il semble que Likabu ait été décontenancé par le fonctionnement du business ainsi que Ilunga peu au fait des rouages du métier. Likabu s’est en fait laissé influencer par Ilunga qui a commencé à incriminer Winter, l’accusant de délits supposés et l’accablant de reproches. Il a commencé à appeler les promoteurs et a exigé de savoir combien le groupe était payé. Ces derniers ont appelé Yorrick Benoist de Run Production, l’agent du groupe, lui demandant qui était Ilunga. Celui-ci se faisait en effet passer pour le manager du groupe , imposant à la demande de Likabu, ses propres exigences.
Le groupe gagnait beaucoup d’’argent mais ce ne semblait pas suffisant, chaque musicien devant aider une importante famille et de nombreux amis. Conscients que le succès arrivait tard dans leur vie et que le temps était contre eux , ils étaient sous pression , se laissant facilement envahir par les soupçons et le sentiment qu’ils étaient victimes de machinations. Les intérêts communs et l’harmonie qui régnait se sont trouvés peu à peu menacés.

Quand j’appelle Ilunga pour obtenir sa version des faits, il est clairement agacé. Au début, il nie que Ngambali et Ntsituvuidi soient partis, ou que la prochaine tournée européenne soit annulée. « Le groupe ne sais rien! Personne ne leur donne aucune information», me dit-il à un rythme galopant. « Ni aucun cachet. Les cachets des 40 concerts en Europe et aux Etats-Unis de 2012 n’ont pas été versés. Et où est le contrat ? Personne ne travaille dans le business de la musique sans contrat. »

Tous ses accusations sont rejetées par Winter et Benoist. «~Le groupe a été payé pour les concerts en Europe et aux États-Unis. C’est juste que, et ils étaient d’accord, explique Winter, leurs cachets étaient moins élevés que précédemment parce que les frais étaient plus élevés, en particulier aux États-Unis où Staff Benda Bilili est encore relativement inconnu. Il soutient également avoir donné l’information. Quant au contrat, Winter soutient qu’il a offert un contrat de management au groupe, mais que Likabu a refusé de le signer parce que le contrat était au nom de tous les membres du groupe et pas au sien exclusivement~».
Il semble que la dureté de l’attitude de Likabu ait été amplifiée par le stress, l’impatience et le désir impérieux. Ngambali et Ntsituvuidi ont eux commencé à se fatiguer de l’ambiance déplorable du groupe. Ilunga a organisé une tournée aux Antilles qui s’est révélée être un désastre. le groupe a été escroqué par un organisateur local qui les a abandonné à l’aéroport sans billet d’avion retour et sans hôtel. Le groupe s’est alors retourné contre Winter qui lui avait pourtant déconseillé de partir. Pour tenter de faire la paix et de régler la question du contrat, Winter s’est rendu à Kinshasa en janvier 2013 mais Likabu et quelques autres membres du groupe l’ont traité de colon belge, d’esclavagiste et ont exigé de l’argent supplémentaire pour les tournées précédentes. Likabu a alors annoncé qu’il ne travaillait plus avec Winter. En réaction, Ngambali et Ntsituvuidi ont décidé de quitter le groupe. Quelques jours plus tard Run productions annulait la tournée européenne.

Le divorce

Quelques jours plus tard, je contacte Ngambali qui me confirme la nouvelle . Il a bien quitté la formation. Et Ntsituvuidi ? Pour quelle raison ? Mauvaise administration , répond-il succintement avant d’annoncer qu’il a formé un nouveau groupe avec Ntsituvuidi et le percussionniste Cubain Kabeya. «Nous sommes en train de répéter, » m’annonce-t-il : Derrière lui, une guitare laisse entendre des sonorités onctueuses de rumba congolaise.

Adapté et traduit de l’anglais par Sylvie Clerfeuille

Source : http://www.guardian.co.uk/music/2013/feb/15/staff-benda-bilili-where-did-it-go-wrong

À propos de l'auteur

Sylvie Clerfeuille

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