“En Afrique du Sud, le rap est l'expression des ghettos métis du Cap. Y triomphent des groupes comme Black Noise ou Prophets of Da City. Ces fils de vrai zoulous (ou tswana, sotho, xhosa...) s'identifient , ô surprise, aux valeurs de la Zulu Nation revue et corrigée par Afrika Bambaata.”

A Mitchell Plains et Braamfontein, les ghettos métis de la capitale sud-africaine, la culture de gang fait du rap l’identité de la communauté coloured. «~C’est parce que les Noirs écoutaient leurs musiques traditionnelles, les Blancs, la pop et le hard que les métisses se sont mis à faire du rap~», explique Steve Gordon, agent de Prophets of Da City et Black Noise, deux des plus grosses pointures de la scène rap suivis de Nasty Weather, Point Blank et O’Ryan. Adeptes de Alkaholics , Blackalicious mais aussi de Ice Cube et de Public Ennemy, ces fils de vrai zoulous (ou tswana, sotho, xhosa…) s’identifient , ô surprise, aux valeurs de la Zulu Nation revue et corrigée par Afrika Bambaata.

Les rappers militants

Premiers rappers à sortir un CD en Afrique du Sud (la plupart reste dans le réseau casettes), Prophets of Da City se sont associés au combat de Nelson Mandela. En 1994, ils ont participé au programme « Rappers for Democracy » scandant dans les centres commerciaux des ghettos devant quelques 400 000 personnes à majorité illettrées «~Prenez votre carte d’identité , prenez le bulletin . Faites une croix à coté du parti de votre choix~». Alors, Prophets of Da City seraient-ils devenus des artistes porte-drapeau ? «~Des gens sont morts , ont été exilés et emprisonnés pour avoir le droit de voter. Le rap, c’est notre contribution~», explique Sheheen. Aujourd’hui, en compagnie de leurs potes Black Noise, ils militent contre la violence, une réalité quotidienne au Cap qui compte un taux de criminalité aussi élevé que Chicago. «~Dans la guerre des gangs , on applique encore le supplice du collier pour régler ses comptes. Certains balancent des grenades. Chaque gang a une spécialité. Bhepa Span (le gang de baiseurs) est spécialisé dans le viol des jeunes couples et des maîtresses d’école, Amakhaba Alukada (les feuilles dans la boue) préfèrent les vols à main armée et les meurtres de flics~», précise Sheheen. Dans les années 1990, ils ont participé à des ateliers de rap à Robben Island, la célèbre prison de Mandela qui est devenu un lieu de culture vivante. Officiellement mandatés par le Rim Cultural Officer Zayd Minty , ils ont participé à une réflexion sur la violence. “Par exemple, nous avons évoqué le texte « Coloured People treat us bad (les métisses nous traitent mal) du groupe de rap black Mike T. Frank qui officient dans le township de Gugulethu. Ce texte était en fait né d’une mauvaise expérience vécue l’année dernière avec les forces de sécurité, des métis. Nous avons utilisé ce texte comme point de départ pour développer un dialogue entre rappers noirs et métis”, explique Steve Gordon, initiateur du projet. Dans leur tournée , ils ont vocation d’aller porter la bonne parole dans les sites historiques comme District 6 , un quartier symbole de la résistance à l’apartheid qui fut rasé dans les années 1960 mais aussi à Bloemfontain , un ville blanche à quelques kilomètres de Johannesburg peuplé d’afrikaaners. On nous a logé dans une résidence universitaire de deuxième zone. La bouffe était dégueulasse . On a du se battre pour voir des serviettes et du papier toilette, se souvient Sheheen.

Take Four, le rendez-vous des rappeurs sud-africains

Généralement , les rappers se produisent plutôt dans les stades ou les nouveaux clubs genre usine californienne qui se répandent aujourd’hui dans toutes les ville sud-africaines et deviennent de haut-lieux de la culture alternative. Au Cap, le catalyseur de ces nouvelles expressions est Take Four, un immense studio photo au coeur de la ville qui abrite aussi un café, une salle de spectacle, une radio et un cinéma. Pour dix rands (1 rand = 0,20€) , les gosses y organisent des sessions autour d’un micro ou des concours de break dance, un phénomène qui se répand dans tous les quartiers où naissent de nouveaux styles : Mike T Frank et Shameene mélangent hip hop, reggae et Rhythm’n Blues tandis que la jungle et le Trip Hop enfièvrent les townships.

Stimulés par le “rap roots” de Positive Black Soul qui a participé dans les années 1990 à la tournée de Prophets of Da City, Steve Gordon rêve de créer un axe Sénégal/Afrique du Sud à travers deux lieux de mémoire : Gorée et Robben Island, une idée qui a l’heur de plaire à un gouvernement soucieux de s’ouvrir au reste de l’Afrique.

(article paru dans l’Affiche en 1997)

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Sylvie Clerfeuille

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