“Pépinière de bassistes, le Cameroun s'est imposé par sa virtuosité au niveau international. Francis Mbappé, Richard Bona, Etienne Mbappé et Armand Sabal-Lecco ne sont que la partie immergée d'un iceberg qui s'est formé voilà bientôt trente ans dans les eaux chaudes du Golfe de Guinée. Retour sur l'histoire du pays de Manu Dibango...”

La basse, une spécialité camerounaise

Lorsqu’on interroge Etienne MBappé, Francis MBappé, Raymond Doumbé, son frère Frédéric Doumbé, Richard Bona ou Armand Sabal Lecco sur les origines de leur passion pour la basse, deux noms fusent immédiatement, unanimement : Jean Dikoto Mandengue et Vicky Edimo. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir influencé ceux qui sont aujourd’hui cités comme des virtuoses de la basse. Dès les années 60/70, une poignée de « trend-setters » dont Manfred Long, Jo Tongo, Roger Sabal Lecco, Aladji Touré ont imposé leur griffe en Europe et aux Etats-Unis. La basse, c’est indéniable est une spécialité camerounaise, un phénomène lié avant tout à une histoire et une culture.

La Basse : l’histoire d’une culture

Les origines de cette passion seraient selon Jean Dikoto liés à l’essence même des premières musiques urbaines nées à Douala et à Yaoundé au début du siècle. « Dans les années trente, on pratiquait deux styles bien particuliers à Douala, l’ambas-bay et l’assiko qui ont plus tard donné naissance au makossa (le style popularisé par Manu Dibango avec son fameux « Soul Makossa »). On jouait l’ambas-bay avec le moundende, une petite guitare africaine à quatre ou cinq cordes, accompagné d’une bouteille frappée avec une fourchette pour marquer le rythme. Les joueurs de moundende jouaient et dansaient en même temps. Ils devaient même continuer de jouer en sautant sur une table. Le plus célèbre d’entre eux dans les années soixante se nommait Jean Bekoko. Tous ces musiciens ont laissé un souvenir impérissable au Cameroun. Ils ont contribué à façonner cette rythmique étonnante qui a marqué le jeu de basse de tous les camerounais. Plus tard, quand naîtront le makossa et le bikutsi, des rythmes en 6/8 et 12/8, les lignes de basse deviendront un élément fondamental de la musique camerounaise ».

Duels dans les clubs

Le haut niveau technique des musiciens camerounais s’expliquera également par l’intense vie musicale du pays et son ouverture sur le reste du monde. « Douala étant un port, on accueillait des musiciens de toute l’Afrique », explique Roger Sabal Lecco, bassiste et guitariste virtuose, des congolais comme Rido Bayonne, un virtuose de la basse mais aussi des Nigérians et des Ghanéens qui nous apportaient leur phrasé de guitare unique, une spécialité du highlife. On recevait par leur biais toutes les musiques venus d’Angleterre et des Etats-Unis. C’était la course aux disques. On découvrait les trésors de Tamla Motown, on était fou du RnB. Dès qu’on trouvait une nouveauté, tout le monde se précipitait pour écouter et reproduire le jeu des guitaristes et des bassistes comme James Emerson. Dans les années 60/70, Il y avait beaucoup de clubs à Yaoundé comme à Douala: le « Vieux Nègre », le « Jungle », « l’Ebony Dream » et surtout « le Moulin Rouge ». Chaque soir, on organisait des duels de musiciens. On mettait un disque, chacun relevait sa partie puis on jouait. Ca a fait monter le niveau musical très haut et surtout ça a développé l’oreille de manière magistrale ».

Trois écoles de basse

Le succès international des premiers bassistes fera le reste suscitant dans les années 80/90 des dizaines de vocations. Leurs styles, leurs spécificités techniques ouvriront la voie à plusieurs « écoles », les trois plus importantes étant celle de Jean Dikoto, de Vicky Edimo et de Roger Sabal Lecco.

Long Manfred, le pionnier méconnu

Ignoré de la nouvelle génération de bassistes, Manfred Long qui interpréta la basse dans le tube « Soul Makossa » de Manu Dibango (nominé aux Oscars à Hollywood en 1973) est un des premiers bassistes internationaux que compte le Cameroun. Fidèle compagnon du saxophoniste, très bon lecteur, il s’imposera en France dans les années 1970 comme musicien de studio. La simplicité et l’efficacité de son jeu de basse séduira notamment Claude François qui le sollicitera pour plusieurs de ses albums et son show à L’Olympia en 1969.

Jean Dikoto Mandengue: le champion de la « walking bass »

Surnommé Jeannot, Jean Dikoto Mandengue a débuté comme guitariste à l’âge de 15 ans au sein d’une petite formation zaïroise, le Ry-Co Jazz.

Vicky Edimo : le roi du slap

A 47 ans, Vicky Edimo compte déjà trente ans de carrière et des collaborations prestigieuses.

Le clan Sabal Lecco

Roger Sabal Lecco: « Magic Finger »

Marqué par Deep Purple, Jethro Tull et Led Zeppelin, Roger Sabal Lecco fait ses débuts comme guitariste (au Cameroun il sera surnommé « Jimi Hendrix » car à treize ans il était capable de reproduire le jeu du « Guitar Heroe »), il fonde The Soul Rogers’ Set avec ses deux frères Félix à la batterie et Armand à la basse.

Armand Sabal Lecco : le bassiste planétaire aux multiples Grammy Awards

Bassiste virtuose, Armand Sabal-Lecco a commencé dans le groupe de son frère Roger avant de donner des des master classes. Il a glissé ses lignes sur les musiques de tous les artistes de dimension planétaires. Quand on lui demande pourquoi il a choisi la basse, il répond avec malice « Parce que c’était moins lourd à porter que la batterie ! ».

Noël Ekwabi : la basse au cœur de la scène

Noël Ekwabi débarque en 1980 à Marseille pour des études de médecine qu’il arrête très vite pour entrer au Conservatoire de musique où il sort médaillé d’or après 5 ans d’études. Ex-handballeur international, footballeur, il devient bientôt un bassiste reconnu, s’imposant par son jeu de scène. Il dirigera pendant dix ans l’orchestre de Manu Dibango avec lequel il enregistre plusieurs albums, dont « Mboa’ Su (Kamer Feelin’) » (2000), « Kamer Feeling » (2001) ou encore « Lion Of Africa » (2007).

Willy NFor: la basse racée

Disparu en 1998, Willy NFor était considéré en Afrique comme un des plus grands bassistes du continent. Après des débuts en 1981 aux côtés de la star nigériane Sony Okosun, Willy tente en 1983 l’aventure parisienne de Ghetto Blaster, un groupe marqué par l’afro-beat (le style de Fela Kuti).

Francis Mbappé : le bassiste « révolutionnaire »

Fantastique homme de scène, Francis Mbappé navigue entre jazz, jazz-rock, afro-jazz, afro-funk, afro-blues, afro-fusion, des styles tirés des musiques populaires de son pays natal, dont le makossa, l’esséwé, le bolobo, le bikutsi ou les sonorités du peuple Sawa des régions du Littoral (francophone) et du Sud-Ouest (anglophone)… Il a posé sa patte sur les musiques de plusieurs vedettes internationales dont Manu Dibango, Youssou Ndour, Peter Gabriel, Ladysmith Black Mambazo, Geoffrey Oryema, Sinead O’Connor, Salif Keïta, Ray Lema, Ray Phiri, King Sunny Ade, Angélique Kidjo, Papa Wemba, Kaïssa Doumbé, Bonga, Touré Kunda

Raymond Doumbé : la passion du jazz et de l’Afrique du Sud

Influencé par Jeannot Dikoto et Manfred Long, Raymond Doumbé commence par la guitare à Douala en écoutant Les Beatles, les Doors, Otis Redding et Harry Belafonte. Pour Raymond le placement est plus important que les solos : « Je préfère bien me placer dans ce que je joue, travailler les accords, les harmonies, bien groover, avoir un gros son, donner des couleurs et des phrasés plutôt que de faire des solos ».
Quant à son frère Frédéric Doumbé aka Fred Doumbé, installé aux Etats-Unis, il collabore avec des artistes comme Samite (sanza) Aaron Heick (guitariste), Vincent Othieno (bassiste) et Tony Cedras (accordéoniste, harmoniste, claviériste et guitariste).

Guy Nsangué : une basse très rythmique

Guy Nsangué grandit avec les tubes de James Brown et de Cool & the Gang. Après des débuts de guitariste, il se lance comme bassiste dans les années 80 se frottant au milieu du zouk, du jazz et des musiques africaines.

Etienne Mbappé: la basse en gants de soie

Marqué par Vicky Edimo, Etienne Mbappé troque la guitare pour la basse à l’âge de 17 ans. « J’ai fait de la guitare et de la contrebasse classiques au Conservatoire mais je suis totalement autodidacte en basse électrique »

Richard Bona : la basse imprévisible

Originaire du petit village de Minta, Richard Bona a baigné dans les musiques d’église avant d’exercer ses talents musicaux au balafon et à la guitare. Influencé dès son plus jeune âge par Jean Dikoto mais aussi par Vicky Edimo et Aladji Touré (un autre pionnier), Richard opte pour la basse en entendant « Portrait Tracy » de Jaco Pastorius. « Il faisait une démonstration à vous couper le souffle »

Kotto Bass

Né en 1963 au Cameroun, Kotto Bass était un virtuose de la basse mais aussi un compositeur et arrangeur, proposant un style mêlant rumba congolaise et makossa. Il a posé sa griffe sur les musiques de Makassi Band Connection, Sam Fan Thomas, Mama Nguéa ou Epée & Koum. Il disparaît en 1996.

Cette liste non exhaustive comprend aussi des bassistes comme Jannot Ebelle, Didier Likeng, Stéphane Manga aka Kool Bass ou encore André Manga qui a glissé ses lignes de basse sur les musiques de Pierre Akendengue, Manu Dibango, King Sunny Ade, Angélique Kidjo, Boyz II Men, Michael Jackson, Jacky Jackson et Janet Jackson (ses sœurs), Marc Antoine, The Temptation, All 4 One, Chaka Khan, Jonathan Buttler, Ashley Mayer, Paul Simon, Herbie Hancock, Kevin Peter Jones, Ziggy Marley, Andréa Bocceli, Dr Dre, Stevie Wonder…

À propos de l'auteur

Sylvie Clerfeuille

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